lundi 29 décembre 2008

Faire partie du passé

C'était comme revenir sur le lieu de son crime. Une foule de personnes dont je connais la tête mais dont je ne me rappelle plus le prénom. Oui, je me souviens de cette fille avec les poches sous les yeux. Je me rappelle avoir débattu avec elle des ondes de four à micro-onde entre deux verres, avant de lui demander une aspirine. C'est drôle comme on se souvient toujours du moment où on arrive chez les gens, avec un peu de bonne volonté on visualise même le canapé où on a posé ses fesses, mais jamais du moment où on a levé ces mêmes fesses pour repartir.
Toujours est-il que quand j'ai poussé la porte métallique qui étouffait les basses de cette "musique de sauvages" je me suis sentie en terrain hostile.
On me jetait des coups d'œil en coin. J'ai néanmoins claqué la bise à quelques personnes qui se souvenaient de moi, me contentant d'un "salut ! ça va et toi ?". Mal à l'aise parmi des gens que je n'avais pas vus depuis au moins deux ans, et qui commençaient tous leur première phrase par "tiens, t'as coupé les cheveux !".
Oui, j'ai coupé les cheveux, j'ai un boulot à vie, j'me suis rangée les gars.

Soudain, une fille avec une doudoune fuchsia m'agrippe le bras avec un grand sourire "Salut, tu te souviens de moi ?" Non je ne me souviens absolument pas d'elle. Je le lui avoue piteusement. Elle me dit être une amie de Machin et Chose mais je ne la remets pas, ce qui n'est pas bien grave. Il faut dire que quand j'étais avec N. j'ai du faire un gros effort pour mémoriser d'un coup des dizaines de prénoms, et vu le contexte souvent alcoolisé ce n'était pas chose évidente.
Après de longues minutes de solitude, je me décide à m'approcher de S. pour lui faire la bise. Toujours aussi décharné, ses traits sont tirés, et les rides de son visage semblent encore plus marquées que "jadis". A le voir sous cet éclairage ingrat, on lui donnerait facilement dix ans de plus. C'est marrant mais je n'avais pas l'impression qu'il avait l'air si vieux...
Au bar, je connais le type qui me sert ma bière. Il me dit, tout en surveillant la mousse "on s'est déjà vus quelque part". Je confirme, juste avant qu'il ne retrouve mon prénom. C'est marrant mais à l'époque, il parait que ce type m'adorait, je n'ai jamais compris pourquoi. La première fois qu'on nous avait présentés et que nous avions échangé quelques paroles, je lui avais fait extrêmement bonne impression, et il était surexcité les rares fois où l'on se croisait. C'est drôle que je sois passée de ce statut d'idole à celui de la fille qu'on a déjà dû croiser quelque part.
A part ça, je suis seule, on ne s'approche pas de moi, d'ailleurs on s'en fout de moi. Je prends alors conscience que si tous ces gens voulaient bien me parler, c'est parce que j'étais "la nouvelle copine de". Un temps, j'ai voulu croire qu'on avait certaines choses en commun, mais maintenant j'ai compris qu'en fait je n'étais qu'une pièce rapportée.
Enfin, une de ses exs qui à l'époque semblait me vouer un mépris indécrottable s'approche de moi pour me faire la bise. Charmante, elle demande de mes nouvelles, s'enquiert de ce que je deviens. Je lui raconte un bout de ma vie et elle m'écoute gentiment.
Enfin quelqu'un qui semble ne plus avoir de rancœur. C'est que nous avons un point commun maintenant : nous faisons toutes deux partie du passé.


dimanche 21 décembre 2008

Bientôt Nouvel an

Ça fait maintenant un peu plus d'un an que j'ai commencé ce blog. Et voilà que le temps des bilans arrive... avec Nouvel an.
Je me souviens que l'année dernière, à la même époque, je me posais aussi la question du bilan. J'en parlais d'ailleurs avec L. dans ce fameux bar où il y a mon prénom sur un mur (si si je vous assure, c'est vrai). J'évoquais le Nouvel an, et nous avons entamé toute une conversation debout en attendant que de la place se libère. Je lui expliquais que je n'aime pas le 31 car je n'aime pas me sentir obligée de faire la fête. Je supporte mal devoir faire semblant de m'amuser.
Et en plus je me sens contrainte de me bourrer la gueule pour me détendre.
J'ai de très mauvais souvenirs de Nouvel an. Cette période représente un stress pour moi, le fait de devoir s'incruster à une fête de peur de passer la soirée chez ses parents à regarder un film et se coucher à 23h.

C'est aussi à cette occasion que j'ai trouvé les mots pour raconter à L. cet étrange sentiment que j'avais de me sentir en dehors de tout ça, de ne pouvoir m'empêcher d'adopter un regard extérieur et distant, comme si je planais au-dessus de la foule :
il m'arrive de me sentir soudain comme une étrangère. Alors je m'enferme dans le silence, et mes pensées défilent à toute allure, et j'ai envie d'être devant mon ordinateur et de l'écrire sur mon blog parce que ça sonne vachement bien.
Tandis que je déballais tout ça, je me suis sentie libérée, c'était la première fois que je trouvais une oreille attentive et qui avait l'air de me comprendre. Je m'accrochais à lui comme à une bouée de sauvetage. A chaque fois que L. et moi retournions dans ce bar, j'étais étrangement bien .
Avec le recul, je crois que nous ne nous aimions pas, nous aimions juste ce bar, nous aimions ces murs avec mon prénom dessus.

Nouvel an 2008... Quelques jours après, je me baladais dans les rues avec une fille, j'avais une bouteille de champagne à la main, et elle essayait de me convaincre de rester dormir chez elle. J'étais heureuse parce que cette fille m'invitait à des soirées avec des gens cools. J'aime côtoyer des gens cools et même si au final je ne les connais jamais vraiment, je me contente d'avoir l'honneur de les reconnaître et saluer. Pendant quelques semaines j'ai ainsi fait la connaissance de beaucoup de nouvelles têtes, puis la fille est partie
dans le sud de la France recommencer ses études et je suis retournée me cacher dans ma tanière, loin des gens cools.

Que dire de 2008 de toute façon ? On aimerait tous plus ou moins avoir une vie extraordinaire et finalement on se contente de ce que l'on a. Cette année, la mienne a essentiellement consisté à raconter ma vie à qui voulait bien m'écouter, un verre à moitié vide en main, creusant des cernes sous mes yeux.

mardi 16 décembre 2008

bibelot

Mais c'est qu'il devient prévoyant, le coco : il ne sort plus qu'avec sa chère et tendre. Ça doit être le seul moyen qu'il a trouvé de ne pas céder à la tentation, une façon de prendre les devants depuis qu'il m'a confié être attiré par moi. Alors plutôt que de me fuir, il se met des menottes. Plus de tête à tête alcoolisés, rares instants de liberté où il pouvait oublier ses engagements, et se laisser aller à des confidences. Il ne s'autorise plus le doute, il est allé trop loin.
Assis entre nous deux, il tient la main de sa chérie mais passe une bonne partie de la soirée à discuter avec moi. J'aime cette situation, c'est mon côté sadique.
C'est marrant mais j'ai souvent l'impression d'être un accessoire. Une sorte de bibelot vaguement convoité, que certains aimeraient louer et poser sur un coin d'étagère pour faire joli, l'avoir sous les yeux et pouvoir utiliser quand bon leur semble. J'ai déjà été utilisée comme oreiller, comme mouchoir, on a voulu m'emprunter, me voler, on a voulu déjeuner en ma présence pour me montrer, on a même voulu me payer. Récemment un barbu a voulu me kidnapper pour m'empêcher de prendre la voiture après toutes les bières à 8° que j'avais commandées.
Et au lieu de suivre les bons conseils du barbu, je me suis une fois de plus échappée dans la rue, seule dans le froid avec mes mitaines fabriquée à partir de vieux gants et d'une paire de ciseaux. J'ai erré un moment tel le petit papillon de nuit à la recherche d'un peu de lumière, pas encore d'humeur à rentrer. Et là j'ai atterri devant ce que j'appellerais une boite à deux balles pour bobos de droit ou HEC. Des filles toutes habillées pareil, et des mecs tous habillés pareil qui fumaient sur le trottoir. Je me suis arrêtée un instant, faisant semblant d'attendre quelqu'un qui ne venait pas, pour écouter leur conversation. On parlait de crise financière en riant.
Et soudain j'ai eu une envie viscérale de jouer les vrais bibelots, de me mêler à ces gens dont le milieu est à l'opposé du mien, rien que pour voir comment ça fait d'être puant. J'avais envie de jouer un rôle, d'échanger la bière contre le Martini, de renier Interpol pour David Guetta, le temps d'une soirée.
Mais il aurait d'abord fallu que je changeasse de chaussures...

mercredi 3 décembre 2008

les humeurs

Comment ça j'ai "la veine molle" ?! Mais je ne vous permets pas de porter un jugement sur mes veines, madame ! Et d'abord elles sont en pleine forme !
Quand je vois mon sang pourpre couler dans le tuyau, ça me fait penser au vin chaud que j'ai goulument lampé deux heures plus tôt... les quartiers d'orange en moins. Tiens, c'est peut-être à cause de ça que j'ai la "veine molle", va savoir.
Sauf qu'en ce moment, ça me plait assez de ramollir mes veines et mon cerveau par la même occasion. Je suis trop à bloc tout le temps, trop préoccupée parce que je ne sais pas m'organiser et que je fais tout à l'arrache. J'adore traverser la ville dans un drôle d'état. Immédiatement, les mots me viennent, comme tout le monde, j'ai l'impression d'être poète un court instant, de ressentir les choses différemment. Toujours avec un regard narquois et ironique, mais apaisé.
J'aime me sentir douce, comme passée à la pierre ponce, moi qui d'habitude suis si rêche, qui agresse mon entourage, impatiente et intransigeante, impitoyable, infernale enfin. Pouvoir m'émerveiller de rien mais rire de tout, regarder le ciel avec de grands yeux innocents. Juste relativiser, ne plus penser à mon exil futur dans des contrées froides et hostiles (genre les Ardennes...).
Quand mes veines sont enfin molles, j'ai une irrésistible envie de rouler une pelle à la vie.
Je m'étais pourtant juré de ne jamais ressentir le "besoin" de me vider la tête. Je ne sais que trop bien jusqu'où ça peut mener. Et je sais que la pente a beau être douce, ça n'en reste pas moins une pente.
Ah bien, la poche est pleine, je peux repartir. Aujourd'hui j'ai partagé un peu de mon sang, un peu de ma vie, un peu de mes très
passagères bonnes humeurs.

samedi 29 novembre 2008

folk et électro

La tête contre la vitre froide du bus, je déchiffre, mélancolique, des chiffres lumineux 26/11/2008 20:35. Les caractères tremblotent sous les vibrations de la carcasse du bus à l'arrêt, à moins que ce ne soit une fois de plus sous l'effet des quelques bières que je me suis enfilées en un temps record avant de courir jusqu'à mon arrêt.
Une blonde est assise non loin en diagonale. Elle s'emploie à engloutir un hamburger sans pour autant saccager son rouge à lèvres, tâche ambitieuse que je ne peux qu'admirer.
"En tout cas, ça m'a fait très plaisir de te voir" ai-je coassé au téléphone tout à l'heure. Phrase que je n'ai fait qu'imiter, car entendue de la part de mon interlocutrice quelques minutes plus tôt.
La blonde me jette à présent des coups d'œil, tandis que je fixe la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute. Blanc-noir-blanc-noir.
Et Matt Elliott crie dans mes oreilles. Matt Elliott, putain ! Mon héros. Cet homme parfait que j'ai vu pour la deuxième fois en concert quelques jours plus tôt. Le genre de mec, lorsque je l'entends jouer, je me dis "lui il a compris quelque chose". A la fin du concert, je voulais lui faire dédicacer mon album. Tout le monde avait quitté la galerie d'art dans laquelle il a joué, et lui-même était en train de ranger son matériel. Timide et (très) impressionnable comme je suis, j'ai passé cinq bonnes minutes à faire semblant d'être captivée par les photos trônant sur les murs de cette galerie d'art avant d'oser m'approcher du "Maître". Après avoir commandé plusieurs bières, connaissant à présent les moindres détails des monochromes exposés, j'ai enfin trouvé le courage de lui parler.
Au final, je crois que ça lui a fait très plaisir. Cette nuit-là, à mon grand bonheur, j'ai rêvé de lui : Matt Elliott à la piscine, nageant le dos crawlé...
Ca fait quelques années qu'il me fascine. D'ailleurs N. en était jaloux. Lui qui aurait tant aimé que je sois une de ses fans. Que j'aime SA musique à lui. Mais j'ai toujours émis une réserve, n'osant porter un jugement de ma propre initiative, ou me contenant d'un "ouais, c'est chouette" les rares fois où il me soumettait un extrait de ses morceaux.
Parachutée dans son monde électro, je hochais la tête en rythme comme le faisaient ses amis qui avaient l'air d'apprécier. Au bout d'un moment, trop saoule pour être critique, je me laissais moi aussi bercer par le bruit ambiant.
Le sol collait à mes chaussures, avant de coller à mes fesses. De cette période comme de cette musique, je ne me souviens de presque rien, sauf de bruits sourds et de l'impression que mon cerveau dansait la carmagnole. De cette période où quand on me disait "hey, t'as déjà vu [...] en concert ?" j'étais incapable de trancher : "Peut-être..."
J'aime Matt Elliott parce qu'il mêle sans complexe la folk la plus mélancolique à l'électro parfois bruyante. Et que la rencontre de ces deux univers a priori opposés me rappelle vaguement quelque chose : une alchimie complexe dont lui seul est capable de tirer du bon.



samedi 15 novembre 2008

Plus rien à dire

Le moment que je craignais est arrivé : je crois que je n'ai plus rien à dire.

Il fallait bien que cela arrive un jour. Ça me fait penser à un jeune-homme que j'ai croisé une seconde il y a des années puis dont j'ai retrouvé la trace par hasard sur Internet, et avec qui j'ai brièvement lié une amitié virtuelle. Un jeune-homme qui, quand je l'avais croisé à ce festival, m'avait fasciné par son look et son appareil photo. Je l'ai tout de suite repéré dans la foule, son corps chétif, son allure maladive avait attiré mon attention. Il avait à l'époque le crâne presque rasé. J'essayais de me rapprocher discrètement de lui mais il ne m'a pas remarquée, l'œil vissé à son appareil photo. Même lorsqu'à force de le coller, il m'a un peu bousculée en reculant et que je lui ai légèrement marché sur le pied, il n'a pas quitté la scène des yeux à travers son objectif.
Des mois plus tard, je naviguais sur la toile quand je suis tombée pour la première fois sur la page "myspace" du jeune-homme. Aucun doute : c'était bien lui, je l'ai tout de suite reconnu malgré la crête qu'il avait à l'époque de ses photos. Prenant mon courage à deux mains, et risquant le ridicule, je l'ai contacté et lui ai écrit que je m'excusais de lui avoir marché sur le pied la première et dernière fois qu'on s'est croisés.
Par chance, le jeune-homme est spirituel et assez ouvert pour s'amuser de ce genre de messages. On a donc échangé nos adresses mail puis MSN et des mois durant, avons correspondu régulièrement.
Le jeune-homme m'a initiée à myspace. Il tenait également un blog que je consultais régulièrement. Il écrivait avec un français impeccable et un esprit que j'appréciais beaucoup.
Le jeune-homme est obsédé par la musique, c'est lui qui m'a fait connaitre certaines choses bien curieuses et originales, je l'en remercie.
J'ai donc appris à le découvrir via le virtuel. J'aimais son côté artiste refoulé et souffreteux qui pense trop. Pour la première fois, j'ai rencontré quelqu'un qui se lasse bien plus vite que moi de toutes les choses nouvelles. Nous partagions la même tendance à l'obsession pour des choses dont nous nous lassions quelques temps plus tard, nous partagions la même incapacité à nourrir des sentiments durables pour quelqu'un.
Mais aussi pour la première fois j'en ai moi-même fait les frais car battue sur mon propre terrain, il s'est lassé de moi avant que je ne me lasse de lui. Il s'est aussi lassé de sa page myspace, puis s'est lassé de MSN, puis enfin, s'est lassé de son blog. Il a usé de la touche "Suppr" comme moi j'avais brûlé mes propres journaux intimes d'adolescente.
J'ai donc perdu sa trace. Il s'est évaporé quelque part dans la nature, aussi naturellement qu'il m'était apparu. Quelque part c'est mieux. Ça m'évite de me faire des films. Sauf que j'aime me faire des films, ça occupe l'esprit.

Mais c'est à mon tour de me lasser.
J'aimerais avoir des choses nouvelles à raconter, des choses originales, des choses drôles, mais non, je tourne toujours en rond. Quelque chose s'est brisé.

Et pourtant, j'aime aussi certaines habitudes.
J'aime toujours autant sortir avec L. et boire des coups, boire des coups à sentir tous les muscles de mon visage, avoir l'impression que mes traits sont tirés, mais peut-être le sont-ils, figés dans le rictus béat qu'affiche le visage des filles qui boivent trop. Je me dis comme d'habitude. Une soirée avec L. qui ressemble à une soirée avec L.
Une soirée à boire et à parler, moi avec ma retenue maladive, lui avec sa franchise déroutante. Je me dis encore une soirée où je vais rentrer je ne sais comment en bagnole, avalant la route comme j'ai avalé tout cet alcool : avec une assurance et une habitude dangereuses. Une soirée où une fois dans mon lit je me dirais mais merde, on est fait pour être ensemble, mais merde, qu'est-ce que je fais, il est trop vieux merde, mais pourtant c'est avec lui que je m'entends le mieux. Et je me dis que peut-être lui aussi aura un doute, mais qu'en faisant l'amour à sa copine il ne pensera plus à tout ça. Il ne pensera plus à moi, il m'aura effacée.

Alors quitte à être effacée, autant m'effacer moi-même.

mercredi 29 octobre 2008

A Paris

Et toujours cette eau qui ruisselle dans le caniveau. Où qu'on marche dans Paris, j'ai remarqué que les bouches d'égout vomissent de l'eau qui finit toujours par couler à flots dans les rues. Il ne pleut pas particulièrement, pourtant il y a toujours de l'eau qui dévale le long des trottoirs sans qu'on sache trop d'où elle vient. C'est comme les tickets de métro par terre, on dirait que la seule végétation qui pousse comme rien sur le bitume c'est des tickets de métro usagés. Et F. qui râle toujours, elle ne sait faire que ça, se plaindre et ronchonner. Emmitouflée dans ma parka molletonnée bien chaude, je commence à avoir des doutes quant à l'étanchéité de mes chaussures, subissant déjà les désagréables conséquences de la remontée par capillarité de l'eau du caniveau le long de mon pantalon. Et pourtant on n'a à peine honte, ma parka énorme et moi, bien que faisant tache au milieu des bobos parisiens branchés. Je n'avais encore jamais réalisé à quel point les bottes-collants-veste courte en laine-queue de cheval-frange en diagonale étaient à la mode cette année. Alors je suis peut-être totalement ringarde avec mon pantalon au-dessus de mes chaussures et ma parka-bibendum, mais au moins ça tient chaud...
F. est malade, pourtant on arpente toujours les rues dans le froid à la recherche d'un endroit où se poser bar dessus-bras dessous. Enfin, on retrouve son copain devant l'Opéra et on marche jusqu'aux Halles ; eux main dans la main, moi mains dans le froid. Je commence à en avoir assez de perpétuellement tenir la chandelle, ras le bol du déguisement de cowboy solitaire qui me colle à la peau.
F. tousse et moi j'éternue. On me souhaite, merci. En général, après "à tes souhaits" vient "à tes amours" mais je n'éternue jamais deux fois de suite.


samedi 25 octobre 2008

toujours seule

Comme dans un film, deux femmes se croisent dans le tram, l'une reconnaît l'autre et lui adresse la parole : quatorze ans auparavant elles étaient dans la même classe, préparant toutes deux un BEP quelconque. Maintenant l'une est mariée et a deux enfants (8 et 5 ans) ; l'autre non, rien. La femme mariée finit par quitter le transport en commun, laissant son ancienne camarade un sourire poli aux lèvres. Ce sourire s'estompe à mesure que le tram prend de la vitesse, et à présent elle regarde dans le vide. Moi aussi, car je me demande quel effet ça doit faire d'avoir un mari et des enfants. Je repense à une phrase lue un jour dans le manga dont j'étais fan ado (oui j'avoue j'étais fan de Nana, ne vous moquez pas....) qui disait à peu près "à force de faire la fière tu finiras seule". Mais qui voudrait d'une fille qui en pleine rue hurle "raaaah putain de bordel de merde fait chier !!" quand elle trébuche sur un pavé ?
Tout m'énerve en ce moment, à commencer par cette même litanie, ces "Strasbourg, ici Strasbourg, le TER numéro 96 843 en pro
venance de ......" qui bourdonne dans mes oreilles, et résonne lorsque je passe sous la verrière. A cet instant, la voix enchaîne généralement en Anglais et quand vient l'Allemand, je quitte la gare. Là, je suis agressée par le vent froid et les "ROUGE PIETONS ....... ROUGE PIETONS" du passage protégé (les gens qui connaissent la gare de Strasbourg voient de quoi je veux parler). Je trouve ça d'une ironie monstrueuse : on aide les aveugles à traverser, mais on les largue ensuite dans une gare avec 8 quais, et là personne pour leur lire les panneaux et les horaires de départ des trains.
Avec la fièvre et la fatigue, le matin je ne sais j
amais dans quel lit je me trouve, dans quelle maison j'ai passé la nuit, dans quelle ville je suis entre Strasbourg et Saint-Louis. Une chose est sûre : je suis toujours seule. Et je suis toujours en train de squatter chez quelqu'un.
Hier j'ai pourtant fait une tentative d'approche auprès de Monsieur "de toute façon je n'ai pas d'attaches ici". Manque de bol, j'avais oublié qu'avec mon début de bronchite j'étais sous traitement Exomuc. Ils auraient quand même pu rajouter dans les
Contre-indications / Précautions d'emploi : ne pas prendre en cas de rencard avec un mec : celui-ci pourrait finir par être dégoûté de vous voir évacuer en masse vos sécrétions nasales et bronchiques.

Et en
plus il pleut.

mardi 21 octobre 2008

la pédagogie

La pédagogie, ou comment braquer une dizaine d'élèves en leur balançant, tremblante de fureur, le contrôle qui était prévu seulement 4 jours plus tard.
Mai 68 dans la salle E01 les amis !
Des petits péteux qui croient encore à la révolution, à l'esprit de solidarité ("personne n'écrit rien !") comme moi-même j'ai tenté d'y croire il y a de ça quelques années. Mais il y aura toujours des personnes qui sauront les réponses et auront peur d'avoir un zéro. C'est facile de ne rien écrire "par principe" lorsqu'on ne sait rien.
Encore un peu et ils taguaient "No pasaran" sur mes murs parce qu'ils font face à un contrôle surprise.

La pédagogie, ou comment essuyer un vent de fureur qui souffle dans la E01. Les bras croisés il faut subir des "Madame vous n'avez pas le droit" "c'est n'importe quoi" "de toute façon on n'a rien révisé, on aura tous zéro" "Madame vous pouvez pas faire ça", les "Sérieux, il faut faire quelque chose, on ne va pas la laisser faire ça !"
Et au bout d'un moment la tornade semble passer, certains se penchent quand même sur le sujet. Mais ce n'est que l'oeil du cyclone, avant que certaines filles se retournent ostensiblement pour se communiquer les réponses, m'ignorant totalement. Tenir bon, faire face et ne rien lâcher, bouillir intérieurement mais garder son sang froid... Avoir envie de claquer une fille insolente, de lui faire bouffer son piercing, de l'électrocuter et de lui verser de l'acide sulfurique concentré sur les cheveux... C'est un combat psychologique qui se mène dans la E01. Des regards noirs, du mépris, du dégoût.
La pédagogie, ou comment ne pas baisser les yeux alors qu'on peut lire "la salope" dans tous les yeux des élèves. Ne pas rire lorsque certains me sortent "si on rate notre brevet on saura à cause de qui !"
La pédagogie, ou avoir les couilles de mettre une heure de colle au bon moment à un élève qui dépasse les bornes;
La pédagogie, ou avoir le sentiment que la situation peut s'envenimer au point de déraper à tout moment.
La pédagogie, ou à la fin faire une leçon de morale à 29 élèves basée sur leur "manque de respect" à mon égard.
La pédagogie, ou ne pas s'écrouler lorsqu'à la question "alors est-ce que oui ou non vous acceptez de faire un effort et de vous tenir correctement à partir de maintenant ?" le plus effronté répond "non !" suivi par une majorité de petits péteux bourgeois qui sont persuadés que les profs sont à leur service et sont dans l'obligation de leur donner des notes excellentes sans qu'ils aient à fournir le moindre effort, tout ça parce qu'à la maison ce sont les rois, que leur maman leur donne toujours raison et que par tradition ils ont une haine du corps enseignant.
La pédagogie, ou monter à leur place les chaises sur leur tables quelques minutes après que, furieux, ils se sont élancés dehors pile à la sonnerie...

samedi 11 octobre 2008

Blanc et rouge

Eh merde, qu'est-ce que je fais encore chez moi ? Je devrais plutôt être dans une salle où il fait noir, avec du son trop fort qui me rendra sourde avant l'âge.
Un martini, aucun effet. Un deuxième martini, blanc, rouge, blanc, rouge, j'essaye au moins de trouver un équilibre quelque part.
L'autre matin, je me suis assise en face d'un beau gosse dans le bus. Le genre de mec chemise blanche sous pull gris, godasses légèrement pointues, cheveux bruns trop longs, teint hâlé. Je me dis que j'adorerais lui apporter un café le matin.
Je ne sais même pas pourquoi je pense à ça, mais c'est tout ce qui m'est venu à l'esprit. Quelques secondes après, je réalise que c'est pitoyable, cette histoire de café. Ça me fait sourire. En sortant du bus, j'ai presque envie de le suivre, je m'imagine lui courant après, une cafetière à la main et oublie l'idée. Je poursuis ma route vers le deuxième transport en commun. En une journée il m'arrive de me taper 2h30 de transports en commun entre bus, train, tram...
C'est paradoxal mais j'ai l'impression de ne plus trop exister. Je ne parle plus à beaucoup de gens, je rigole beaucoup moins dans une journée. Je suis souvent préoccupée. La rencontre avec les gens me manque. Et en plus, comme je me laisse à nouveau pousser les cheveux j'ai une coupe de merde. Je me suis fait une raison : je n'aurai jamais de crête rouge.
De toute façon, c'est bon, c'est plus la peine de rêver. Moi qui croyais être "originale" ou tout au moins un peu plus originale que mes deux sœurs-chiantes-et-conventionnelles je dois bien admettre que je suis tout aussi chiante qu'elles. Le petit vent de révolte qui avait soufflé un temps est à présent essoufflé. Ou c'est qu'elle est, ma bouteille de Martini ? J'en étais au rouge ou au blanc ? Chais plus.
Ah oui, je sais, je suis quand même plus originale qu'elles, parce que moi je picole.
Tu parles d'une "créative" comme disait ma mère. "Tu devrais écrire, je l'ai toujours dit". Hahaha... Bonne qu'à rêvasser dans son coin sans rien faire, ouais.
Putain, je me fais honte, aucune initiative, que dalle. Le vide intersidéral. Avec ma nouvelle belle éraflure sur le ventre. Maintenant il y a une croûte mais ça ne pique plus.
En ce moment je dors bien. La "fatigue saine" comme disait S. la dernière fois que je l'ai croisé au bar. Qu'est-ce qu'il en connait de ce qui est sain, lui ?!
Tout ça, ça fait chier, je vais me coucher pour oublier, tiens. Bonne nuit mes amis blanc et rouge.


mardi 7 octobre 2008

transformation


Alors c'est ça qu'on appelle le stress ?
Ce métier qui me colle à la peau, une vraie saloperie. "On a du mal à s'en débarrasser, on met du temps à déconnecter le soir, einh ?" me disait Guy en me ramenant à la gare hier soir.
Le matin quand je me lève, je me dis qu'il faut absolument que je pense à dire aux 5èA que je ramasserai leur classeur la fois prochaine. Quand je me couche, je pense que j'ai encore oublié de vérifier les signatures sur les contrôles des 4èD. Dans la journée, je suis rongée par l'angoisse d'avoir déjà trois semaines de retard sur ma progression en 4è, et je me demande comment diable je vais bien pouvoir accélérer sans en paumer les 3/4 au passage. A midi, je m'en veux d'avoir encore crié sur Filip sans lui avoir donné de punition. Je passe mon temps à ressasser, à focaliser sur mes erreurs jusqu'à en avoir la nausée.
Quelques fois je reste dans l'embrasure de la porte, adossée au chambranle les bras croisés, rêveuse, et je contemple le flot d'adolescents qui dans ce contexte particulier portent chacun le même nom "d'élève". Toute cette vie qui grouille de partout dans le couloir. Lorsque j'en reconnais certains, ça me fait plaisir parce que ce sont "mes" élèves. D'ailleurs quelque part je les aime tous, même les plus pénibles. Je souris quand je les vois rouler des mécaniques, des fois il m'arrive même d'en trouver l'un ou l'autre craquant.
Alors je les regarde évoluer avec bienveillance en cachette, jusqu'à ce que "ma" classe soit au complet, en tas comme il se doit devant "ma" salle. La sonnerie a déjà retenti depuis cinq bonnes minutes mais je gagne un peu de temps, encore un peu de paix, avant de me redresser puis j'avance vers eux et leur dis "allez, rangez-vous !" avant d'ajouter "vous pouvez rentrer".
Je ferme la porte et me transforme.


dimanche 28 septembre 2008

Apprendre à se connaître

Il m'a fallu pénétrer dans sa chambre, que dis-je, son lieu de culte dédié à sa copine pour enfin comprendre.
Partout des photos, des cartes postales pleines de cœurs, des cadres entourés de cœurs, d'autres carrément en forme de cœurs, des photos d'eux à la plage...

Depuis qu'il est persuadé que je suis (aussi) attirée par les filles, il ne me laisse plus tranquille. Il me bombarde d'allusions, auxquelles je ne réponds pas, il m'assomme de sous-entendus.

Son obsession à essayer de me caser avec n'importe qui (si possible de déjà pris) a laissé place à son obsession à en découvrir plus sur ma sexualité.
Comme il m'a abandonnée dans sa chambre-sanctuaire, je quitte son appartement que je ne reverrai certainement pas avant un très long moment. Il y a quelques minutes, il faisait semblant de vouloir me mettre dehors. Par jeu, on a simulé une conversation proche d'une rupture qui m'a rappelé de mauvais souvenirs.

Mon cœur se serre lorsque je me souviens de l'autre appartement qui ressemblait fort à un squat et où je passais mes week-ends entre les bouteilles de vin, les cafards et les cendriers. Lorsque je l'avais quitté celui-là, j'avais essayé d'enregistrer le plus de détails possibles : la place de tel poster, le commencement de cette fameuse lézarde au plafond que j'étais condamnée à fixer pendant des heures le temps qu'il daigne se réveiller.
Et ce fameux jour où une fois de plus je l'attendais depuis 15mn dans le bar, assise à la table face à la porte. Ce jour où je n'ai rien ressenti lorsque celle-ci s'est enfin ouverte, laissant apparaître sa petite personne. Ce jour là, j'ai su que c'était fini, même si, pour citer Morrissey, ça n'avait jamais vraiment commencé.

A la crémaillère, on fait une contre-soirée dans le couloir de l'appartement, comme il se doit. Les couloirs sombres et étroits sont bizarrement les meilleurs endroits pour avoir une conversation "intime" et bien souvent les vérités les plus embarrassantes s'y dévoilent naturellement, entre la cuisine et la salle de bains. Adossés à la cloison, un verre qu'on vient de nous tendre à la main, on discute.

J'apprends ainsi que je "manque de tact". Cruelle nouvelle, même si malheureusement pour mes congénères, je l'ai parfois déjà remarqué. Je demande néanmoins des précisions. On me rappelle la soirée juste après les résultats du Capes, soirée au cours de laquelle je me suis "plainte" d'être dernière du classement, de n'avoir aucun points, et d'avoir une chance certaine de me retrouver loin de la maison. Le problème c'est que je m'en suis "plainte" à mes camarades qui avaient échoué.
La honte m'envahit. Je m'en souviens. J'ai de la peine car je me souviens très bien de la rue dans laquelle je leur ai infligé ça, entre le bar et le cinéma, mais que je ne me souviens absolument pas du visage de mes camarades.

Égocentrique que je suis, je ne me suis même pas rendue compte que c'était terriblement cruel. On me dit qu'on avait envie de me dire "ta gueule". Je réponds qu'il fallait me le dire, mais évidemment c'est maintenant trop tard.

Ce soir, j'ai décidé de décrocher. Fini le personnage de la prof qui donne des ordres toute la journée et qui utilise presque uniquement le mode impératif. "Notez, écrivez, écoutez, taisez-vous, sors tes affaire, donne-moi ça, regarde par ici, dépêche-toi un peu, ne me réponds pas, rends-toi utile, distribue-moi ça, obéis maintenant, retourne-toi, calme-toi, viens au tableau, arrête de jouer, posez vos stylo, prenez votre stylo rouge, copiez, ramassez ça, lève-toi, asseyez-vous, apporte-moi ton carnet de correspondance, prenez votre classeur, soulignez, encadrez, sautez une ligne....."
J'ai terriblement besoin de sortir de la peau de cette personne que je n'apprécie guère qui est apparue début septembre et qui est en train de prendre le dessus sur moi. Difficile d'être agréable avec son entourage lorsqu'on commande toute la journée.


Ce soir j'enfile mon "jean festival" qui n'est qu'un vieux jean moulant comme on en faisait à l'époque, plus vraiment noir et déchiré consciencieusement sur le genou et sous la fesse gauche, ainsi que sur le côté droit, le tout tenu par quelques épingles à nourrice juste pour le principe.
Je me souviens quand j'étais bien plus jeune, et qu'avant de sortir, j'avais droit à l'inspection de ma mère qui contrôlait ma tenue et mon apparence. J'enfilais alors un deuxième pantalon par-dessus mon "jean festival" que j'ôtais une fois dans la voiture.


Ce soir, une nana déjà bien défoncée à 22h30 me caresse le dos et je m'accroche à la barrière pour empêcher mon estomac d'éclater sous la pression du public qui pousse au rythme de la musique.

C'est aussi à cette occasion que j'ai pris ma première claque dans la gueule, mon premier "coup de vieux". Je sais que ça va en énerver certains que je prétende avoir un "coup de vieux" étant donné mon très jeune âge, mais c'est pourtant ce que j'ai ressenti en voyant toutes ces minettes à frange et blouson simili s'extasier devant un concert que je qualifierais de nul à chier et sans aucun intérêt. La foule se met en branle tandis que je reste impassible, limite consternée.

Je quitte les lieux bien vite, sauvée par L. qui va à ma rencontre et m'offre une part de cake gras et sucré, garni de graines de quinoa pour la santé et de Nutella pour le goût, tandis que des mecs beuglent et titubent autour de nous. Lui il s'en fout si je n'ai pas de cœur, si je suis sans tact, si je suis autoritaire, si je suis élitiste.
Ou alors il ne me connaît pas encore assez.


dimanche 21 septembre 2008

Courir après des culs

C'est le matin.
Je suis dans la salle de bains, encore en sous-vêtements lorsque je m'aperçois qu'il est déjà largement l'heure. L'heure de filer d'urgence. Alors j'enfile mon pantalon, un pull, j'embarque mon sac, je dévale les escaliers, j'aggripe ma veste, je plante mes pieds dans mes pompes et, les lacets défaits, je fonce dans la rue en petites foulées. N'ayant aucune endurance je ralentis quelques mètres plus loin, rouge et suffocante dans la montée, martelant le sol tout pieds devant dans la descente.
Encore un bout de chemin et j'arrive au coin, je sais que j'ai une chance sur deux de voir le bus pointer le bout de son nez de l'autre côté du virage.
Comme tous les matins, je cours après le cul du bus.

J'ai toujours couru après des culs de toute façon. Des culs de bus, des culs de trains, un gros cul d'avion qui a failli m'échapper une fois.
Le mien me suit toujours, avec une certaine fidélité malgré le mépris que je lui voue, mais bizarrement personne ne court après.

mercredi 10 septembre 2008

Le saule pleureur

Hier j'ai fait un tour dans mon jardin. Celui que je devrai bientôt appeler "le jardin chez mes parents". Stupéfaite, j'ai constaté que du lierre atteignait maintenant presque le sommet du saule pleureur. Moi qui croyais connaitre ce jardin comme ma poche...
Le temps a passé et l'arbre sous lequel j'allais me réfugier est maintenant envahi par ce lierre que je suis en train de découvrir. Je contemple un moment les branches du parasite serpenter sur le tronc, s'entrecroiser et poursuivre leur ascension.
Comment ai-je pu passer à côté de ça ?

Le temps a fait un énorme bond ces dernière années. Il faut dire que j'ai passé pas mal de temps à courir, je n'ai rien vu passer, ou si vite ! Comme après un voyage en train, il ne me reste que de vagues souvenirs, des images fugitives et entremêlées de pièces sombres, d'amphithéâtres, de lumières qui clignotent, de spots de toutes les couleurs, de verres à moitié vides, de fumée de cigarette, de fenêtres ouvertes, et de mes Dc Martens noires. Bizarrement j'associe nombre de ces images à mes pompes, je ne sais pas pourquoi. Peut-être que je regarde bien souvent mes pieds, trop souvent en fin de soirée. Je vérifie alors qu'ils sont toujours bien au bout de mes jambes que je croise et décroise fébrilement, et tortille autour des pieds de ma chaise.
J'ai l'impression que ça fait une éternité qu'on n'a plus le droit de fumer dans les bars. Sans réfléchir, je dirais au moins deux ans alors que c'est encore tout récent ! J'ai perdu toute notion du temps, on est déjà en septembre mais j'ai l'impression de faire un rêve, étant donné la vitesse avec laquelle tout s'est précipité.
Maintenant je passe cinq heures par semaine dans un train, le paysage défile tandis que je pense à ces dernières années, mes années d'études que j'ai torchées vite fait bien fait pour me retrouver propulsée dans le monde du travail. "Terrifiant" me disait mon ex à ce sujet. Il faut croire que l'idée que si jeune je sois déjà embarquée dans le "système" l'épouvante, comme si gagner des sous était une forme de décadence.

Pourtant, je n'ai pas changé, du moins pas encore. J'ai parfois zappé quelques trucs. Je suis passée assez vite devant pas mal de choses, comme en coup de vent sans jamais trop m'attarder. J'ai exploré quelques horizons différents, épiant à travers le trou de la serrure, par curiosité. On m'a ouvert des portes mais je suis raisonnablement restée sur le palier. Je me balade et profite du paysage sans prendre le temps de l'analyser, de me demander si tout va bien, si les autres sont réellement heureux.

Et après, quand je daigne enfin être attentive, il ne me reste plus qu'à constater les dégâts, le lierre a déjà atteint le sommet : il est trop tard.

mardi 9 septembre 2008

Filip

J'ai donné une punition au petit Filip qui a un an de plus que les autres. On aurait dit qu'il n'attendait que ça, que je lui dise "tu viendras me voir à la fin du cours", le petit Filip avec ses yeux tout noirs et pétillants qui me dévorent, son regard sournois et son irrésistible sourire de séducteur slave.
Ne pas se laisser attendrir par sa petite gueule d'ange.... Ne pas se laisser avoir.... L'ignorer..... Faire semblant de ne pas avoir vu qu'à la place de son prénom trônait ostensiblement un "Let me love you" sur la feuille de papier posée devant sa table. Ne pas se laisser déconcentrer, surtout pas déstabiliser.
Il me cherche mais je n'arrive pas à l'engueuler, et il le sent. Il sait qu'avant même de commencer il a déjà gagné la partie avec son sourire.
"Tu viendras me voir à la fin du cours", on ne s'est croisés que deux fois et on a déjà rendez-vous. Machiavélique le petit Filip.
L'élève typique qui ne mériterait qu'une bonne paire de claques, qui demande sans arrêt la parole pour dire une connerie. "Quand vous dites qu'on peut illustrer le classeur, ça veut dire qu'on peut dessiner des papillons et des petits cœurs dedans ?"
Filip, le petit provocateur malin. L'élève qu'on repère au bout d'à peine un quart d'heure, celui dont on parle en rentrant chez soi, à qui on repense encore dans le train, avec qui on cherche une solution... jusque dans son blog.
Il a compris le truc lui, il provoque sans agresser, sans insolence, mais toujours avec une fausse innocence et une grande familiarité. Il connait parfaitement les limites, il sait où s'arrêter, il sait que sur le papier on n'aura pas grand chose à lui reprocher, à part de "perturber". Un joueur, sans doute élève médiocre qui n'apprend jamais ses leçons mais qui me jure qu'il est resté concentré toute l'heure alors que je l'ai très bien vu s'agiter. Celui dont il faut se méfier car si on ne le maîtrise pas dès la rentrée, il sera totalement incontrôlable toute l'année.
Et son regard noir qui me brûle, t'arrêtes de me regarder putain ! T'arrêtes de me sourire comme ça, avec ton faux air d'ange !

Ça y est, tous les autres sont sortis.
Seule avec le petit Filip qui est néanmoins un peu plus grand que les autres.
"Inadmissible blablabla comportement blablabla je trouve que tu es très familier blablabla... et donc je dois te punir"
Noooooooon pourquoi j'ai dit ça bordeeeel ! Pas ça ! Il a gagné... Je l'ai dit, j'ai dit "je dois" au lieu de "tu mérites une punition". Lui c'est un malin, il a compris. Chaque mot a un sens, et au moment où j'ai prononcé ces mots, je l'ai regretté. "Je dois te punir" c'est comme si j'avais dit "Je suis désolée mon petit chéri mais je suis obligée de te punir, c'est le règlement, mais si ça ne tenait qu'à moi je te laisserais tranquille parce que moi je t'aime bien mon Filipounet, et j'ai toujours eu un faible pour les sales gosses"
Pour tenter de rattraper le coup, j'ai rajouté "et si je ne l'ai pas dans mon casier demain, ça va mal se passer".

A part ça, c'était la première punition que je donnais. En une semaine je suis passée du statut de la fille détendue qui quand elle sort chez des potes a son sac à main qui fait "gling-gling" au son des bouteilles qui s'entrechoquent, à celui de la prof qui, quand la classe bavarde, hurle "Maintenant ça suffit ! Le prochain qui bouge je lui prends son carnet de correspondance !"
Malheureusement, je crois que le petit Filip a trop vite deviné le côté fille détendue.